Hier soir, à l’écoute de France Culture j’étais (ça commence comme un psaume, j’ai du manger un étrange champignon par inadvertance).

L’émission portait sur la bipolarité, avec des témoignages de bipolaires qui, sans soins, passent de phases de dépressions très profondes à d’autres d’activités intenses et hypomaniaques. Il leur faut prendre des médicaments à vie pour réguler ce comportement de yoyo dévastateur. Une femme disait cet épuisement total (avant dépistage), celui du capitaine de bateau qui doit maintenir la barre vers le « tout n’est pas si noir » par moment, ou vers « la vie n’est pas si merveilleuse » à d’autres, et dans les moments de lucidité le penchant suicidaire, juste pour pouvoir mettre la barre du navire en repos.

La calme normalité apportée par les pilules devenait le « vivable », acceptable pour le malade et ses proches. Diagnostiquée bipolaire et traitée, ses symptômes en sommeil, elle exprimait un étrange manque…de sa maladie. Les périodes d’intenses activités sans inhibition aucune lui manquaient. Je rapporte à peu près ses propos : « Maintenant, je trouve ma vie fade. Avant, j’étais capable de tout. Je disais ce qui me passait par la tête. Au travail, j’ai saisi par la cravate un chef macho et humiliant pour le promener partout autour de son bureau sur son fauteuil à roulettes. C’était bien. Maintenant, tout le monde m’aime mieux, c’est sûr, mais c’est si lâche. ». Un artiste peintre parlait de ces moments où trois idées lui arrivaient à la seconde, il devait les noter partout pour ne rien oublier tant le flot était dense. Sa maison se remplissait de papiers, post-it noircis de schémas, de flèches, d’écritures en signes serrées inextinguibles. Il se coupait du monde. D’autres témoignages montraient l’incohérence des phases hypomaniaques, dormir 2 heures par jour, repasser à trois heures du matin, aspirer sans s’arrêter, parler trop vite en flots ininterrompus, folie compulsive.

Combien de créateurs étaient bipolaires ? J’ai pensé à Van Gogh bien sûr et à Satie qui avait rempli une pièce de parapluies et n’ouvrait jamais son courrier. Si un traitement les avait rendus plus heureux, auraient-ils créé ? La vieille fable du chien et du loup m’a traversé l’esprit (elle y passe régulièrement une fois par mois). C’est quoi le mieux ? Une vie éclatante, fulgurante, enlevée, dangereuse, exténuante (le loup, la forêt, l’agneau qui bêle en français au bord de l’onde claire, la liberté, la faim qui tenaille) ou une vie sereine et confortable, assagie (enchaînée à la niche, traitement anti-puce garanti, une gamelle bien pleine devant le museau pour tout avenir).

Etre un légume insipide et serein ou une fleur cannibale exubérante qui se dévore elle-même ?

Cette question et sa réponse ne sont pas confortables. Ah, si hier j’avais regardé TF1, je n’en serais pas là, bien fait pour ma pomme.

legume-serein-ou-fleur-cannibale.1170420297.GIF

 

Kiki

Publicité