Ah, demain sera d’un faste sidérant. Bien sûr, moi, dans ma maison de repos, je n’en profiterai pas directement. Mais dans la salle commune, je verrai les reportages à la télé, assise, les rhumatismes au chaud sous mon plaid écossais, à côté de Madame Germaine (elle n’a plus toute sa tête, la pauvre), et je demanderai à mes enfants et petits-enfants le dimanche entre 15h et 16h30 « Alors ? Mazette, fichtre, palsambleu, c’est-y-donc vrai, boudiou ? »

Le progrès est en route. Plus besoin de sortir les courses du chariot à cause des puces dans les emballages, un coup de bzzzt avec une lumière rouge scanante (rouge, ça fait très professionnel) et la facture apparaîtra (magie !) à la caisse.

Plus besoin de choisir le programme de la machine à laver pour le pull en mohair et les chaussettes de laine, car bzzzt, la machine herself mouillera, tournera, chauffera, essorera en fonction (magie !) de la puce implantée.

Mais, Gaspe ! Damned ! Nous serons tous sous surveillance. Caméras et logiciels décrypteront nos achats et plus avant, nos besoins, selon qu’on est une ménagère de moins de cinquante ans ou un golden boy after shavé.

Et la vie privée, hein ? L’ingérence et tout ça, hein ? Qu’achetez-vous, nous vous dirons qui vous êtes. Nous contrôlerons vos besoins, vos désirs, nous les canaliserons pour obtenir plus de parts de marché, pour nous étendre, pour multi nationaliser à fond et devenir les maîtres DU MONDE (pourquoi je me mets à crier d’un seul coup ?)

Scandale. Honte. Opprobre. Révoltation. Libérez mes camarades.

Sauf que jusqu’à maintenant, je n’avais jamais fait le rapport entre ce que j’achète et qui je suis. J’avais même l’impression idiote, j’en conviens, d’être autre chose que ce que j’achète, un chouilla plus compliquée qu’un paquet de lentilles vertes, un zeste plus complexe qu’un litron d’huile d’olive.

C’est comme les achats en ligne. Quand je mets un livre X «  »dans mon panier », on me propose toujours d’autres livres (« les acheteurs de X ont aussi aimé Y, Z, &, £… »). Et ben, pour moi, ça marche jamais. J’ai jamais aimé les autres livres. C’est comme la pub. Je n’ai jamais été envoyée en commando spécial téléguidé du cerveau pour acheter la lessive Duchmoll après avoir regardé sa propagande. Et je ne suis pas la mode (honte sur moi). Les chaussures à bouts pointus me font peur et les pantalons taille basse m’emmerdent parce qu’ils ne sont pas confortables. Les cadeaux de la St Valentin m’indiffèrent (on peut pas s’aimer toute l’année ? et surtout les chocolats Monchéri ne correspondent pas à mes critères gustatifs pourtant larges).

Stoppons-là mes efforts ridicules pour avancer masquée, je suis une asociale.

Ils vont me filmer avec leurs caméras de surveillance au rayon cuvettes en plastic, le planton de garde devant les écrans alignés va zoomer, observer, contrôler mes achats et comme je vais déraper dans les statistiques, une alarme va retentir, « Non conforme ! Non conforme ! », il va consulter son manuel page 12, puis appuyer sur le bouton OFF et m’éradiquer, bzzzt, une lumière rouge très professionnelle à l’angle de la tête de gondole la plus proche et Kiki=Néant, même pas Will Smith pour la sauver.

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Tu m’étonnes qu’après je me pose des questions sur l’Au-delà…

Kiki Survivor