Comparativement à l’ampleur de ses crimes, Maurice Papon est mort en ayant acquitté sa dette d’un franc symbolique. Trois petites années de prison pour 96 années de vie. Mille six cents juifs de tous âges déportés vers la mort industrielle des camps nazis, trois années de prison.

La France a ces dernières années a établi des lois mémorielles sans appel concernant, par exemple, le génocide arménien. Mais le procès Papon, comme le procès Touvier, comme le procès Bousquet s’il avait eu lieu, n’ont pas été le procès de la France de Vichy. Pourquoi ? Pourquoi ? A ce jour, le meilleur livre d’histoire consacré à ce qu’on appelle facilement « les années noires » (suivies des « Trente Glorieuses », elles s’effacent comme une ombre de nos mémoires…) a été écrit par Robert Paxton, un Américain.

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Bien sûr il fallait se relever de la guerre. Les résistants, devant l’incontrôlable bain de sang qui commençait après la libération (ce qu’on appelle l’épuration), n’eurent sans doute pas d’autre choix, pour éviter la guerre civile, que de déclarer la réconciliation nationale.

Cela se comprend aisément, d’un point de vue numérique : que faire de ces millions de Français zélés, qui conducteurs de train, qui gendarmes arrêtant des suspects, qui fonctionnaires des postes tamponnant des ordres de transfert, qui enseignants au garde-à-vous devant « Maréchal Nous Voilà », tous collaborateurs de fait d’un régime assassin ? En Allemagne, le procès de Nuremberg a jugé 23 personnes, alors qu’à son zénith le parti nazi comptait 20 millions d’adhérents.

Politiquement, les largesses gaulliennes vis-à-vis des collaborateurs avérés obéirent à une autre logique, celle de contrer à tout prix le péril communiste.

Mais le temps a passé, et les nécessités impérieuses de l’après-guerre ont disparu. Pourquoi est-on incapable de juger aussi ceux qui ont permis à Papon pendant 50 ans non seulement de ne pas être inquiété, mais en plus d’occuper des fonctions très importantes au sein de l’Etat !

Des fonctions lucratives, des fonctions de pouvoir : préfet des Landes, de Corse, de Constantine en Algérie, de Paris où il autorisera l’odieux massacre du 17 octobre 1961. Maire pendant 12 ans de Saint-Amand-Montrond dans le Cher, chevalier puis officier de la légion d’honneur, et enfin couronnement de sa carrière, ministre de Raymond Barre de 1979 à 1981.

Il faudra bien un jour pousser violemment la porte qu’avait entr’ouverte Jacques Chirac le 17 juillet 1995, lorsqu’il déclarait : « ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l’État français« .

Le procès de la France de Vichy et de ses séquelles n’est pas fait, n’est pas fini, n’est pas en cours. Je sais bien que « plus jamais ça » est un slogan qui s’est souvent écrabouillé contre la réalité, mais tant pis, je le reprends à mon compte : plus jamais un Papon posant la première pierre d’un lycée baptisé « Jean Moulin ».

RV