L’autre soir, sur France Culture, entre 18 et 19 heures, une émission sur la chasse. J’écoute d’une oreille, l’autre oreille cuisine et gère le cercle de famille avec le faible espoir de le voir se transformer en carré, figure géométrique plus propice à un stockage aussi silencieux que reposant. Le décor étant ainsi planté dans toute sa magnificence, voilà ce qui m’est resté de l’émission :

Les chasseurs sont des amoureux de la nature. L’un d’eux, âgé mais néanmoins poète, évoqua la beauté de la créature surprise au détour des fourrés. Un autre raconta son plaisir de la traque, de la recherche d’empreintes, d’indices, subtil mélange de sensations entre Sherlock Holmes et Cochise. Un troisième expliqua que le « J’t’ai eu » était son moteur, et que s’il avait pu, à l’image du pêcheur, rejeter le lièvre dans l’eau après avoir retiré l’hameçon, il l’aurait fait. La beauté du gibier transperçait les discours.

Heureusement, me disais-je, que nous ne fonctionnons pas ainsi dans la « vraie vie ». Il me faudrait sans doute creuser une fosse devant la terrasse du jardin de Richard Gere et la remplir de pieux aiguisés, poser un appât, patienter le temps qu’il agonise, puis taxidermiser l’individu pour en décorer mon salon. Encore que le plus attrayant bipède à mes yeux est Jeff Goldblum (je sais, je sais, je ne l’explique pas, je constate). Lui, je préfèrerais l’attraper et l’enfermer dans une cage pour le nourrir, lui parler, nouer des liens, mais ça s’apparente à la pratique de l’élevage et non pas à celle de la chasse, ce qui m’éloigne du sujet de ce billet.

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Donc, me disais-je, heureusement que, parce que nous trouvons une créature belle, nous ne la tuons pas illico sur le champ presto. L’industrie du cinéma et celle de la mode s’en trouveraient considérablement affectées. J’imagine les défilés ball-trap Georgio Armani, les mannequins qui s’avancent, tremblantes, dès que résonnent le mot « Pull ! », les techniciens de surface munis de serpillières qui s’activent sous les spotlights…

Il est grandement dommage que la science et la technologie n’aient rien prévu pour satisfaire aux plaisirs des amoureux de la créature surprise au détour des fourrés. Un inventeur fou pourrait concevoir un outil pour remplacer le fusil sanglant…Vivement que Joseph Nicéphore Niepce nous invente la photographie (le plaisir de la traque serait intact, celui du trophée poussiéreux et mangé de mites remplacé par un poster géant technicolor en papier glacé super propre).

J’ai aussi entendu un chasseur parler du sanglier. Dans la région dont-il était question, il est parqué (car dangereux pour les cultures), nourri (sinon il claque tout maigre), débile (parce que vivant en vase clos il est consanguin) et tiré (parce que…eh ben, je sais pas pourquoi).

On parla de la qualité gustative du gibier. On occulta le fait qu’une pince à épiler est nécessaire en cuisine (outil indispensable lorsqu’on ne veut pas retrouver de menus plombs dans sa sauce Grand Veneur et se faire péter une couronne bêtement). Une larme attristée coula sur ma pommette, pensant à tous ces gens loin des supermarchés et contraints de subvenir primitivement à leurs besoins, ces exclus, ces parias, qui survivent, solitaires, seulement munis d’une gibecière usagée, de munitions et d’armes à feu.

Une dame raconta son expérience de chasse dans le Grand Nord où elle tua un ours blanc (sans doute pour des raisons artistiques, le blanc de la glace et le blanc de l’ours, ça fait ton sur ton, c’est une faute de goût, le rouge relève le tout pour le plaisir des yeux. L’Art, ça ne se discute pas).

Une autre dame cria « Assassins buveurs de sang ! » ce qui ne détendit pas l’atmosphère. Un adepte de la marche à pied prit la parole. Je n’ai pas pu entendre ce qu’il disait à cause de mon cercle qui n’était pas carré, mais je suppose qu’il a évoqué les dangers de la cueillette des champignons, où l’on risque sa vie deux fois : la première en pouvant être confondu avec un cerf (se munir d’un chapeau rouge avec une éolienne lumineuse et des grelots aux pieds, Rémy Bricka ramasse autant de champignons qu’il veut sans problème), la seconde en consommant par mégarde l’amanite phalloïde lâchement infiltrée dans le panier à girolles.

Je n’ai pas entendu la suite de l’émission, mais j’ai chopé une information au vol : les chasseurs vieillissent, ils ne sont plus remplacés, les jeunes n’aiment pas particulièrement la chasse. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que le chasseur est en voie d’extinction. La mauvaise, c’est que les pratiquants qui continuent malgré l’âge voient leurs sens (vue, ouïe, précision) s’étioler (prévenez Rémy Bricka !).

Forte de ces considérations, je constate que les émissions sur la chasse ne sont pas ma tasse de thé. Ce naturel là me revient au galop. Et je ne le chasse pas. Logique, non ?

Kiki

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