Le seul Allemand à avoir gagné un Tour de France jette l’éponge. Jan Ullrich arrête sa carrière. On s’en fout, me dira-t-on, et certes, je n’aurai pas de larmes pour le gaillard, plus que vraisemblablement, avec d’autres, dopé jusqu’à la moelle. Ajoutons tout de même qu’il est fort injuste que le cyclisme absorbe tous les regards réprobateurs, tant le dopage est répandu dans presque tous les sports, et notamment le football.

33 ans, fin de partie. Lorsqu’il gagna le Tour en 97, les commentateurs disaient tous : il va en gagner 5 ou 6 autres. Ils s’en désespéraient déjà. Deux ans plus tard déboulait l’Exterminator Lance Armstrong qui réalisait la série à sa place. Et l’Ogre Ullrich devint le second couteau, un vulgaire Iznogoud. Puis Jan prit des habitudes houblonées et sans doute blanche-poudrées, qui le faisaient grossir chaque hiver. Ensuite, de janvier à juin, il s’épuisait à retrouver un poids convenable pour juillet et se faisait, irrémédiablement, battre par le Texan. Ajoutez à cela une tactique d’équipe défaillante le plus souvent, la gloire du gamin de Rostock était scellée : il était le Poulidor d’Outre-Rhin.

Et si Jan Ullrich, sans le vouloir, sans le savoir, symbolisait la réunification allemande ? Comme elle, il a suscité d’immenses espoirs. Comme elle, il a coûté beaucoup d’argent (gardons le sens des proportions cependant, Ullrich gagnait en fin de carrière plus de 100000 € par mois, mais la réunification allemande en a coûté plus de 1200 milliards…). Comme elle, il a augmenté la notoriété du sport allemand au niveau international -l’ex RDA pointait aux premiers rangs mondiaux de l’athlétisme notamment. Et comme la réunification allemande, la carrière de Jan Ullrich laisse un goût amer et inachevé (je précise aux éditions Harlequin que je copyrighte immédiatement cette dernière phrase afin qu’ils ne me la piquent pas. Y’a pas de raison de laisser la médiocrité dans le domaine public).

Jan Ullrich est un Ossi (terme péjoratif désignant les allemands issus de l’ex RDA), qui compensait son manque d’assurance, une certaine faiblesse de jugement et sa timidité par des recettes de sorcier du guidon. Tous ceux qui l’ont approché disent qu’il se rendait disponible, souriant, et ne refusait jamais de signer un autographe. J’ai de la compassion pour ces gamins surdoués, futures stars du sport qu’on a empêché de grandir intellectuellement en les faisant passer de coach en entraîneur qui tous, sans scrupule, agissent en monarque absolu. Dope-toi, bouffe des nouilles à 4 heures du mat’, ne vois pas tes proches, te plains pas c’est pas la mine.

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La légende du sport français a consacré Poulidor par-dessus Anquetil, alors que le palmarès de ce dernier est infiniment plus étoffé, entre autres de 5 Tours de France. Il se peut qu’Ullrich outrepasse Armstrong de la même façon. « Les Français, ils n’aiment pas les gagnants, they don’t like winners, what can you do ? » disait Armstrong en commentant son impopularité. Comme si la logique sportive devait tirer l’affectif du côté de la logique libérale. Et tout comme la réunification allemande, la carrière de Jan Ullrich ne put adopter la logique libérale sans dégâts humains.

RV

PS : chanson de Bourvil en haut à droite pour illustrer sonorement ce billet.