Oui, je sais, ce titre est étrange.

Il a l’avantage d’opérer d’entrée un tri. Il ne sera pas question dans ce billet de coup de boule, de crachats, d’insultes racistes, de salaires improbables ou de fausses grimaces de douleur pour l’obtention d’un penalty.

Juana joue au football dans son costume de ville, une jupe ample et noire brodée d’orange, un pull effiloché et des sandales tellement usées, autant que le cuir de ses pieds de femme péruvienne. Elle enlève pour les matchs son chapeau plat frangé de pampilles jaunes. Quand elle court, ses tresses, très longues, s’agitent dans son dos. Elle joue avec les femmes de son village, habillées comme elle, et elles rient. A la mi-temps, elles s’asseyent ensemble sur le sol pour mâcher des feuilles de coca en allaitant leurs bébés.

Juana a cinq enfants. Les deux aînés vont à l’école puis surveillent le bétail puis font leurs devoirs à la lumière d’une lampe à huile, mangent de la soupe de fèves et dorment en se serrant les uns contre les autres. Le troisième garçon est tombé gravement malade et en garde un handicap ni soigné ni diagnostiqué par manque d’argent. Les gens regardent Juana bizarrement, ils pensent que ce garçon est une punition pour une mauvaise action qu’elle a commise, et ils pensent aussi que les jumeaux qu’elle a eus par la suite, deux bébés, sont un fardeau, donc un châtiment.

La vie de Juana comme celle de toutes les femmes de son village est difficile, s’occuper des bêtes, cultiver un lopin de terre, nourrir les enfants, tisser, marcher sur de longues distances, tout ça avec sa jupe ample et noire brodée d’orange, son chapeau frangé de jaune et ses deux bébés sur le dos maintenus par un tissu multicolore noué sous le menton.

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Le seul plaisir de Juana est de jouer au football sur un bout de terrain plat sans herbe, avec les femmes du village. Au début, les maris n’étaient pas d’accord. Les femmes avaient bien trop à faire pour perdre du temps à s’amuser. Puis, ils ont trouvé agréable de retrouver chez eux une épouse plus joyeuse. Maintenant, ils sont supporters.

Des tournois sont organisés entre villages. Toute l’équipe se déplace, marche quatre heures à 3 850 mètres d’altitude, une pose rapide, puis il faut tout de suite se mettre à jouer pour pouvoir rentrer chez soi avant la nuit. Dans cet autre village, les jupes ne sont pas de la même couleur et les chapeaux aussi sont différents, pas besoin de maillots pour reconnaître les équipes. Si l’équipe de Juana gagne, elle ramènera une douzaine de cochons d’Inde qu’elle fera griller, ce qui changera de la soupe ordinaire.

Il y des déplacements en camion à bestiaux. L’équipe parcours 170 kilomètres, les joueuses sont debout, leurs derniers nés dans les bras, elles regardent le paysage, elles traversent Cuzco, la ville, de loin elles ressemblent à un chargement de fleurs à cause des chapeaux.

Elles prennent de l’assurance. Elles décident ensemble d’aller voir le maire du village le plus proche pour lui demander de faire venir l’électricité chez elles, pour que leurs enfants fassent leurs devoirs sans se brûler les yeux, pour qu’ils puissent avoir une autre vie qu’elles, une vie meilleure.

Bon, avec ma précision légendaire (« exacte comme Kiki » est devenu un proverbe usuel en Milglouchie , dont RV et moi sommes par ailleurs de fiers citoyens d’honneur, y’en a pas beaucoup qui peuvent en dire autant…), je ne pourrai pas vous donner d’autres détails, car comme il se doit, j’ai raté le début et la fin du reportage. Mais c’était bien. C’était pourtant du football (que j’exècre, désolée, mais je déteste presque tous les sports, savoir qui fait pipi le plus loin ou le plus haut ne me procure qu’une indifférence lasse pas même aimable). Mais c’était le football des paysannes de Churubamba , pas celui dont j’ai l’habitude. Celui-là avait un sacré bon côté. Ça méritait bien de l’étonnement de ma part, et un billet.

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Kiki

PS: en cherchant des photos d’illustration, je tombe sur ce blog : Les ondes des Andes . Tout est dedans !