Il y a deux sortes de gens : les bleus foncés et les bleus clairs.

Non, je rigole. Il y a (entre autres) deux sortes de gens : ceux qui engrangent et les autres. Les premiers amassent des collections impressionnantes de capsules de bière ou de silex, d’œuvres d’Art Contemporain ou de décalcomanies de Batman. Ils les rangent jalousement dans des boîtes poussiéreuses ou les exposent, crânement. Je les appellerai Les Collectionneurs. Les seconds jettent un œil vague, posent une question polie, s’exclament Ah ben didonc, puis retournent vaquer à leurs occupations sans jamais rien entasser de notable. Je les appellerai Les Autres.

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Rien de bien époustouflant comme classement, sauf que ça marche pour d’autres choses (c’est là que je transpose, boum, et volontairement en plus).

Ça marche pour l’argent. L’action des Collectionneurs d’Argent est simple : accumuler, acquérir, investir, réinvestir, faire fructifier, se comporter avec la richesse comme un éleveur de chiens de race, faire s’accoupler un euro avec un autre pour qu’ensemble ils se reproduisent et mettent bas une kyrielle de pièces en bonne santé. Puis, pour gagner plus, ils doivent réfléchir plus, mettre en place des stratégies complexes, prendre des chemins vicinaux pavés de rachats et de reventes (tel produit tel jour), aligner des opérations chiffrées compliquées mais juteuses, et réinventer la levure dans la pâte à crêpes du pognon pour qu’elle gonfle. Quelquefois Les Autres sont admiratifs, d’autres fois lésés car utilisés, mais épatés tout de même. C’est d’ailleurs le but premier des Collectionneurs d’Argent, poser les deux pieds sur une liasse pour se rehausser, surplomber et s’extraire de la lie humaine.

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Ça marche aussi pour le savoir. Les Collectionneurs de Savoir l’empilent, le consignent, le classent, l’amoncellent, l’entreposent dans leurs cerveaux, jusqu’à se construire de doctes et hautes piles de connaissances profondes. Par contre, comme mettre le savoir dans une boîte en carton poussiéreuse n’est pas utile, et que l’exposer sur les murs d’une galerie est problématique, ils se doivent de le consigner par écrit pour le répandre à la volée, ou le dire à haute voix, version audio à l’oreille de passage. Et là, deux cas de figure sont possibles : si c’est celle d’un autre Collectionneur, s’ensuit un bras de fer intellectuel (version aristocratique du jeu « ki c’est ki fait pipi le plus loin ») pour départager la palme du plus grand Collectionneur de l’année. Si l’organe auditif appartient aux Autres, le Collectionneur force le respect du benêt. D’ailleurs, la conquête du respect est son objectif premier, le savoir n’étant qu’un moyen de se l’approprier (un peu comme la brindille de l’Orang-outang n’est qu’un outil pour déloger la fourmi et s’en repaître, miam). Les Autres, donc, respectent et admirent, ou pinaillent méchamment quand ils sont jaloux et de mauvaise foi.

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Viser l’estime de soi chez les Autres, voilà l’idée première des Collectionneurs.

Les Autres, les pauvres, n’ont pas d’idée, ou seulement des idées ringardes, comme l’argent pour construire, le savoir pour comprendre… Ils sont à cent lieues du concours du plus beau château de sable (et cent lieues, ça fait une trotte, entre 428,8 km en lieues des postes et 555,6 km en lieues marines, c’est donc pas tout à fait la porte à côté)…

Paraphrasant Flaubert avec son « Emma Bovary, c’est moi« , je déclare « Les Autres, c’est moi« . Pour Sartre « l’Enfer, c’est les Autres » (ça n’a rien à voir, j’y pense d’un coup). Et Philippe Geluck (créateur du Chat) a dit

« Pour être le meilleur, il suffit parfois que les autres soient moins bons« …

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Tout ça ne m’empêche pas d’être bleue clair.

Kiki