Il y a des livres Bof qui servent à caler les autres, ou qui restent là par la grâce de la très pure fainéantise de leurs propriétaires, ou qui furent utiles un jour, mais personne ne sait plus lequel et ça n’est même pas dommage.

Et puis, il y des livres Bingo. Pour reconnaître un livre Bingo, rien de plus simple. Si, après sa lecture, on n’a pas du tout envie d’en faire des grillades, du mastic ou de la corde à noeud de marin breton, c’est que c’en est un, Bingo.

Le livre Bingo reste là, unique, tel qu’en lui-même, et le voir disparaître provoquerait un pincement au coeur, même le prêter à un ami proche (ou alors il faut qu’il soit Très Très soigneux et assez altruiste pour le rendre au moment exact où la dernière page est tournée).

Mon livre Bingo à moi que j’ai, commence comme ça :

Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules.

Il est écrit par une femme, Marguerite Cleenewerck de Crayencour de son vrai nom. C’est sur l’île des Monts-Déserts qu’elle habita longtemps.

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Je me demande ce qu’en aurait pensé Wang-Fô et s’il aurait aimé peindre ces paysages.

Mais, suis-je nouille, mission impossible pour ce vénérable vieux peintre, puisqu’il fut arrêté sur les ordres de l’Empereur.

Les soldats entrèrent avec des lanternes. La flamme filtrant à travers le papier bariolé jetait des lueurs rouges ou bleues sur leurs casques de cuir. La corde d’un arc vibrait sur leur épaule, et les plus féroces poussaient tout à coup des rugissements sans raison. Ils posèrent lourdement la main sur la nuque de Wang-Fô, qui ne put s’empêcher de remarquer que leurs manches n’étaient pas assorties à la couleur de leur manteau.

Elle, Marguerite, était née à Bruxelles au temps où Bruxelles brucellait.

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En 1921, elle est jeune et meugnonette comme tout. Elle publie Le Jardin des chimères à compte d’auteur en choisissant un presqu’anagramme de son nom, Yourcenar.

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Mais, entre temps, les choses se précipitent, Wang-Fô est mal barré. Le Fils du Ciel a développé un côté fils de chien bien désagréable. Y’a qu’à l’écouter causer :

Et pour t’enfermer dans le seul cachot dont tu ne puisses sortir, j’ai décidé qu’on te brûlerait les yeux, puisque tes yeux, Wang-Fô, sont les deux portes magiques qui t’ouvrent ton royaume. Et puisque tes mains sont les deux routes aux dix embranchements qui mènent au coeur de ton empire, j’ai décidé qu’on te couperait les mains.

Heureusement qu’il n’a pas coupé la tête de Marguerite. Pour écrire et pour lire, c’est autrement moins facile (si si, je ne dis pas que des non-sens).

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Pour la fin de l’histoire de Wang-Fô, y’a qu’à la lire. Je ne suis pas une cafteuse, moi.

Non, je ne parlerai pas. Et non, je ne vous prêterai pas mon livre Bingo, Nouvelles Orientales.

Vous insistez ?! Je vais sévir. Et qu’est-ce qu’elle a à rigoler celle-ci ?

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Elle sape toute mon autorité. C’est sérieux la Lidéradure.

Très bien. Vous l’aurez voulu. Sortez vos cahiers de texte : Devoir de vacances. Faites-moi des billets ou des commentaires ou des allusions ou ce que vous voulez (fresques murales, comptines, chansons de gestes) sur VOS livres Bingo personnel.

Je donne 2 points pour le soin, et 1 point pour la bonne volonté.

Allez en récréation maintenant, et pas de bousculade.

Kiki