Pour moi, écrire est une drôle de maladie.

Le symptôme de base, c’est créer, et créer, pour moi, c’est fabriquer un truc à partir de rien, une plutôt de presque rien, de particules de matière négligeables et communes.

Prendre un crayon, un simple crayon, le plus méchant et le plus tarte des crayons, un crayon qui n’aligne même pas trois idées et qui, si on le laissait à l’état sauvage, ne ferait rien de lui, resterait platement immobile et aussi statique qu’une bête de pierre ou qu’un idiot de caillou.


Prendre de la peinture, la plus commune, une couleur sage et pâteuse, si tu la laisses dans le pot ou dans le tube, elle ne montre aucune marque de révolte, atone, silencieuse, inutile, rien, pas de caractère, non, aucune personnalité…


Prendre du fil, n’importe le quel, du gros, du mince, du brillant, du poilu. Il est là, aggloméré en pelote, juste bon à amuser les chats ou à prendre la poussière au fond d’un placard.


Prendre des mots, des mots connus, même pas des mots extraordinaires comme canopée ou tubercule, non, des mots utilisables partout et en toutes circonstances, des « avec », des « parmi », des « encore ».

 

Avec le crayon, il est possible, je dis bien possible -pas facile- de créer une forme, une femme, un fruit, une cathédrale, et de poser dans l’œil de celui qui regarde, des émotions inattendues.


Avec la peinture, c’est pareil, la regarder peut te donner la joie, l’impression d’une immense sagesse ou d’assister à cent ans de solitude ou d’être choqué, presque écoeuré, de ne pas comprendre ou d’être saisi, et toutes ces sensations si complexes à décrire que des critiques artistiques s’en embrouillent les pinceaux et pensent certains jours à changer de métier. En plus, tu peux tomber dans l’Histoire, de la main rupestre au portait d’Henri IV, ça fait une grande porte ouverte pour un si petit matériel.


 

Avec le fil, tu peux broder une chasuble, un marque page, un coussin pour poser les alliances aux mariages, un tableau avec oiseaux multicolores ou fleurettes des champs, tricoter un vêtement pour un tout-petit, un pull pour un amoureux, une écharpe si longue et si laide qu’elle en deviendra poétique et des doudous qui grattent et qu’on punaise au-dessus des berceaux de bébés.


Avec les mots, il y a toute la place. Comme avec le fil, le crayon et les pigments.

C’est même incroyable. Je n’essaierai pas de faire un quelconque inventaire de tout ce qui peut sortir d’un écrit, c’est trop large, trop divers, trop illimité. Rien qu’avec de minuscules lettres, ces gentils petits dessins gribouillés, assemblées entre elles, les résultats donnent le vertige.

 

Alors, je dis que ceux et celles qui peuvent créer des trucs à partir de rien, ou presque rien, eh bien, je les admire. Et même, je tente de faire un peu comme eux. Quelle drôle d’idée, n’est-ce pas ? Une idée qui peut devenir fixe en plus, une maladie, une drôle de maladie.

Kiki