Par Kiki

Quelle heure était-il ? 20h 15 ? 20h 30 ? Le salon était comme d’habitude, les bibelots un peu crispés peut-être, les rideaux tendus et raides, bien sûr, des discussions politiques enflammées, des débats contradictoires, des hypothèses et des démonstrations, un lourd magma d’idées philosophico-politico-personnelles teintées du passé affectif et historique de chacun, bien sûr que le salon n’était pas serein, et même la télécommande se bloquait quelquefois sur une chaîne, mais bon, rien que de très ordinaire. Nous étions entre gens de bonne compagnie. Le soleil se lèverait le lendemain, il faudrait repérer à tâtons l’interrupteur de la cafetière, enfiler ses vêtements sous la lumière agressive de la salle de bain, il faudrait continuer, bien sûr, c’était induit, une sorte de contrat tacite entre soi et les objets usuels.

Mais je ne savais pas que je serai coincée, prisonnière du Fouquet’s de 20h30.

Comme j’aimais les épisodes de la Quatrième Dimension ! Ils étaient rassurants, après le générique de fin, quel soulagement de se dire que non, non, les trains en gare ne se perdraient pas derrière une horloge inconnue, la température n’augmenterait pas en flèche jusqu’à l’explosion ultime et les mannequins de plastique des grands magasins ne seraient pas doués de vie une fois les lumières éteintes et les clients disparus. Le monde n’étaient pas onirique, Dieu merci. L’interrupteur de la cafetière retrouvé chaque matin le prouvait.

Sauf que, le nombre de déclarations, de réactions, des salissures, de prises de positions qui devaient normalement conduire aux scandales, aux polémiques de grande envergure et aux démissions en chaîne… La détermination génétique, les tentes des SDF démontées ou déplacées à la périphérie, hors du champ visuel donc invisibles, les clandestins errants comme des fantômes, tous coupables de la dégradation du pays et méchants de fraudes accumulées, les idées Frontistes avalées et dégluties intactes, juste l’étiquette décollée à l’angle, les Droits de l’Homme la calculette à la main, le droit de grève peinturluré de mauvaise foi d’enfant capricieux qui tape des pieds sur le sol en braillant, le droit aux soins payables, sans droit et sans soin pour le sans-le-sou, le droit à une retraite tardive, le droit de prier la Déesse Argent, le droit de diriger rancunes et frustrations vers ceux qui paralysent le pays avec leur grèves inutiles, vers ceux qui abusent égoïstement de l’ingestion de médicaments luxueux comme les malades nantis qu’ils sont, et ces fantomatiques clandestins aux dents pointues et sanglantes bien décidés à envahir le pays par bateau et à salir jusqu’à nos églises, pour manger le bon pain français, et aussi le droit de bien saisir que tout désaccord avec les chefs est d’un infantilisme utopique, d’un irréalisme crasseux et d’un passéisme pitoyable…

L’opposition ? Les meilleurs d’entre eux désignés au seul critère qu’ils peuvent être avalés, le sont, et ceux qui restent ne valent pas tripette, et ceux qui râlent ne veulent pas agir… Il est temps d’agir, pas de réfléchir. Cette vieille France sclérosée qui perd son temps à penser sans fin! Honte sur elle. Il faut agir, agir, AGIR ! Pas penser. Comme si on pouvait faire les deux, d’ailleurs. C’est l’un ou l’autre, tout le monde le sait, il n’y a pas d’alternative.

La France est une entreprise, le Monde est une entreprise, c’est comme ça. Mérite, faute, sanction, les trois mamelles de maintenant… l’ordre des choses… Pas d’alternative.

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Aucune alternative. Voilà pourquoi je suis coincée. Je suis toujours coincée en train de regarder Sarkozy au Fouquet’s.

Kiki