par RV

Ça doit être la fin d’année civile qui me fait cet effet, le besoin de faire un bilan, et pas forcément sur ce qui enchante le plus. Pourtant, avec la progéniture que nous avons, croyez-moi, je pourrais vous en tartiner des billets de joie parentale extasiée !

Le phénomène Sarkozy. C’est ce dont je voudrais parler aujourd’hui, avec deux-trois avant-propos qui risquent d’en défriser certains, mais tant pis.

D’abord, j’ai toujours détesté, je déteste et je détesterai toujours que l’on évoque qui que ce soit par un biais physique. En ce qui concerne le sujet du billet d’aujourd’hui, tout propos faisant allusion à sa taille me débecte, et je stoppe illico la lecture. Juger qui que ce soit sur le physique, c’est minable. Et y’a pas à tortiller, venant de qui que ce soit c’est minable. Qu’il s’agisse de la « taille de Sarkozy » ou de la « beauté de Bhutto », c’est la même connerie.

Ensuite, j’ai toujours détesté, je déteste et je détesterai toujours les commentaires venant de braves gens qui se sentent personnellement offensés dès que l’on critique Sarkozy. Combien de fois avons-nous lu, ici ou ailleurs, ce genre de propos « alors je suis un con si j’ai voté Sarkozy ? » Nous n’avons jamais dit ce genre de choses, et si vous trouvez dans les archives le contraire, faites-le moi savoir et je supprimerai alors ce billet sans aucun scrupule !

Enfin, j’en ai un peu marre d’entendre (et de dire aussi, car ça m’est arrivé) que Sarkozy a été élu parce qu’en face, il n’y avait « rien », ou « pas de cohérence » ou « pas d’unité ». Je crois tout au contraire que l’élection ne pouvait échapper à Sarkozy, quel que soit l’adversaire. « Et pourquoi que tu dis ça Ô Maître vénéré qui se prend pas pour un bousin d’analyste prétentieux va ! » pourrait me murmurer ma conscience. Ben je dis ça pour les raisons suivantes.

Le phénomène Sarkozy est nouveau. Jamais la politique française n’a connu ça. On peut bien sûr lui trouver, pêle-mêle, des ressemblances avec Tapie, Berlusconi, Bush, Clavier, Chirac (celui des années 70), Napoléon III, et j’en passe. Mais il est quand même unique. Entendez-bien que ça ne me plaît pas, et que je n’ai, personnellement, aucune admiration pour lui. Que ça ne nous empêche pas d’essayer d’analyser un peu le bazar… Je vois deux raisons majeures pour expliquer le succès jusqu’ici phénoménal, au sens premier, de Sarkozy.

La première raison, c’est l’identification à sa personne qu’il suscite dans l’électorat, par le choix en apparence spontané, mais en réalité extrêmement réfléchi, d’une série d’expressions issues de la « sagesse populaire ». « Je suis seul et je ne dois rien à personne », « On ne m’a jamais fait de cadeau », voilà des phrases que nombre d’électeurs ont senti résonner au coeur de leur propre vie, traversée de frustrations diverses. Elire Sarkozy, c’est me faire, enfin, triompher moi-même. Me reconnaître. « Moi je me bouge, j’y arrive, alors ceux qui ne veulent pas se les remuer faut pas qu’ils se plaignent ». Dans mon enfance, les trois-quarts des adultes de ma très moyenne et banale et inintéressante famille au sens large servaient ce discours à Noël. Nul doute que l’entendre marteler a trouvé en eux, et en leurs nombreux concitoyens ressemblants, un écho très gratifiant.

La deuxième raison, c’est l’impression qu’il donne aux gens, en particulier aux gens de gauche (pas tous Dieu merci) et aux vieux gaullistes (pas forcément vieux par l’âge mais par l’ancienneté des convictions) que la politique peut à nouveau influencer nos vies. Jospin disait « L’Etat ne peut pas tout », Chirac disait en 2005 aux jeunes qui renâclaient sur la Constitution Européenne « Je ne vous comprends pas », et la démocratie participative, certes caricaturée, n’en affirmait pas moins « La solution est entre vos mains, réfléchissez et n’attendez-pas tout des politiques ». Depuis les années 80 et le tournant fabiusien de la rigueur, on s’était habitué à des politiques débordés par la mondialisation, incapables d’agir sur les délocalisations, sur le prix de l’essence ou sur la fermeture des hôpitaux. Là, en apparence, le politique (donc l’électorat, donc le peuple) reprend la main.

Ce qui est très fort de la part de Sarkozy, c’est que sa politique réelle va continuer à casser le tissu social du pays, mais que l’idéologie politique qu’il dégage est celle d’un interventionniste permanent. Lorsque la promesse de libérer Ingrid Bétancourt ne suffira plus à masquer la disparition des services républicains dans tous les domaines, celui qui incarne actuellement l’Etat dans sa glorieuse puissance devra trouver d’autres ressorts pour conserver sa popularité d’abord, sa cour ensuite. Il n’échappe à personne en effet que ses subordonnés ne lui obéissent au doigt et à l’oeil, et n’avalent ses colères et ses foucades que pour partager un rayon de l’éclat qu’il dégage. Si l’astre s’avisait de pâlir, il attirerait une pluie de comètes.

J’en reviens pour conclure, car je m’aperçois que j’ai été bien long, à la « sagesse populaire », qui encore une fois peut expliquer la grande mansuétude dont font preuve les Français devant le comportement sous-hollywoodien du Président, dès qu’une caméra se pose sur lui. « Il a bien raison, à sa place je me gênerais pas ». J’entends d’ici mes oncles, voire mes tantes, voire tous les oncles et toutes les tantes de familles ordinaires prononcer cette phrase. A quoi rêvent les pauvres ? La gauche croit ou feint de croire qu’ils rêvent d’égalité. Sarkozy sait qu’ils rêvent de rejoindre le club des riches. Comme lui a su le faire.

RV