par Kiki

Mister Magoo était myope comme une taupe et un peu gaga. Gentiment ridicule, visage poupon aux yeux plissés, il vivait en décalage constant avec les événements autour de lui, prenait des décisions catastrophiques et inadaptées et, miraculeusement, s’extrayait de toutes les situations périlleuses.

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Ce que j’aimais bien avec Mister Magoo, c’est que, même s’il était dangereusement aveugle, même si on ne pouvait pas du tout lui faire confiance, c’était involontaire. Comment lui en vouloir ? C’était comme en vouloir à l’aigle d’avoir des plumes.

J’apprends à l’instant que Mister Magoo a un prénom : Quincy.

Ben ça alors.

C’est comme savoir que Bugs Bunny fait de l’arthrite ou que Betty Boop a un ongle incarné. Quel choc. Mais bon. Je suis capable de surmonter cette épreuve. C’est que je n’ai plus sept ans faut croire.

Quand j’étais petite, Mister Magoo avait un sacré succès.

Ces derniers temps, c’est Mister Bagoo qui cartonne. Sa vision est parfaite, son entendement aussi. Sa caractéristique première est d’avoir assez de bagou en stock pour modeler les événements autour de lui à sa convenance. Comme Superman possède une force surhumaine, comme Spiderman jette un truc visqueux pour s’accrocher aux murs, comme Mister Magoo ignore magnifiquement sa myopie, Mister Bagou, lui, utilise le verbe.

La croissance n’est pas au rendez-vous. Un échec pour Mister Bagou ? Que non pas. Utilisons la puissance du verbe : »Pour un autre type de croissance, il faut changer l’instrument de mesure de la croissance« . (ou : si nous ne pouvons agir sur la fièvre, changeons de thermomètre)

Mister Bagou fait venir les photographes pour se mettre en scène sur son théâtre, sans « hypocrisie » bien sûr, (puissance du mot « hypocrisie » qui rend positive l’impudeur agressive).

Sa vie personnelle est trop présente ? Ah, quels vautours ces photographes, vraiment, ce n’est pas joli joli votre boulot, restez chez vous ou photographiez autre chose, clame-t-il (puissance des mots dénonciateurs, accusons les réactions des autres pourtant engendrées par sa seule action).

Certains mots énervent, les tordre est compliqué. Tiens, « laïcité » par exemple. Transformons-le en « liberté de croire« , barbatruc.

Mister Bagoo serait comic et même comique, sans la puissance des mots du « retour de l’Homme au centre de la politique » clamés au moment où il y a retour de l’homme sans nom aux centres de rétention.

Il n’est pas le premier Mister Bagou. Il y a eu d’autres avant lui. Mais les autres étaient différents, moins hâbleurs, plus conscients de leurs limites et surtout moins terribles dans certaines prises de position.

Mister Magou faisait rire et divertissait même les plus fragiles. Mister Bagou fait payer les malades et veut juger les fous. Je n’aime pas ce dessin animé.

Celui-là n’a pas de limite, jusqu’à un « L’authenticité se lit sur mon visage« … Même pas honte ?…

C’est peut-être ce qui le perdra. Superman ne joue pas avec la kryptonite. Sagement, il préfère l’éviter.

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Mister Bagou joue avec la puissance des mots. « Le vocabulaire n’est pas important » répond-t-il à une question sur la discrimination positive, et plus tard « les mots ont un sens ! » à un journaliste qui évoque le côté monarque de celui qui veut gouverner seul.

« Redonner du sens » a-t-il dit. Ah le bon conseil de sa part. Lui qui s’applique tant à l’embrouiller. S’il ne faut pas en vouloir à l’aigle d’avoir des plumes, il faut trembler de le voir s’attaquer à l’homme, lui et ses congénères, en vols serrés, un vrai cauchemar d’aigles à la Hitchcock.

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J’aime à penser que seules les âmes pures peuvent manier les mots sans se les prendre en travers de la tête comme couperets. À force de jouer avec eux, ils pourraient bien lui exploser à la figure. Juste retour des choses.

Optimisme ?

Sans doute.

Ou alors j’ai encore sept ans.

Kiki