L’expression « démons intérieurs » s’est approchée, elle a sorti son index et a tapoté mon épaule d’un air interrogatif.

Diable (ben, c’est fin, tiens).

J’en ai (des démons). Ils sont dedans (intérieurs en quelque sorte). Il faut les faire sortir (l’Eglise et l’exorcisme, l’analyse et la psychothérapie, l’hygiène, toutes ces préoccupations humainement spécifiques m’y enjoignent).

Mais qui sont-ce ? (pour mieux les faire sortir, dans un premier temps, il convient de les identifier).

Et que me font-ils ? (constater l’effet pour mieux cerner la cause, une démarche toute scientifique que je m’étonne moi-même d’utiliser à si bon escient –ça n’a rien à voir, mais celui qui a inventé les parenthèses, je lui dois une fière chandelle-).

Mes démons me font rarement agir contre ma volonté. Une bonne paire de claques et basta.

Mes démons me font l’effet contraire des anges, de Marie Curie ou de Casimir. Dans un deuxième temps, ils m’énervent, me gonflent, m’exaspèrent, me révulsent, me Rogneugneubouzoukisent (un coucou attendri au Capitaine Haddock en passant).

La liste à la Prévert de mes démons est bien peu poétique. Après réflexion, un démon plus cornu que les autres se détache du lot, je le soupçonne grandement d’être seul, mais multiforme pour brouiller les cartes. Appelons-le la Peur.

La Peur des esprits médiocres, bornés, étriqués, des certitudes rigides à l’emporte-pièce, des coups de poing hâbleurs sur la table, des fachos, des racistes, des violents, des brutes, des extrémistes, des lâches, des irrationnels, des insensibles, des carnassiers, des cruels, des humiliants, des égoïstes, des mauvaises fois, des « si tu n’es pas avec moi tu es contre moi », et la peur des mots usagés qui ne dénoncent pas grand chose.

Ajoutez à ça la Peur de la maladie, celle de la mort, et d’être encore debout forcément je m’étonne.

Trop de lucidité tue l’espoir ?

Incohérente je suis, j’ai fait des enfants. En cadeau de baptême, sous le couffin brodé, ils reçoivent toute cette peur et les leurs s’y ajoutent. Alors quoi ? Les armer ? En faire des loups plus musclés, plus féroces que les autres loups, qu’ils bataillent au milieu des « Marche ou crève » pour en sortir vainqueurs et presque indemnes ? C’est une option. Mais garder intact son démon et le transmettre aux enfants en prime est un échec redoublé.

Je leur explique qu’il faut se brosser les dents tous les jours, et qu’on peut refuser d’être un loup ou une brebis, qu’il est possible de devenir un autre animal, plus sage, plus complexe et plus complet. Un animal qui considère la chaîne alimentaire comme accessoire et qui ignore avec superbe l’adage « manger ou être mangé ». Une bestiole étonnante et démoniaquement méconnue…

 

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Et pourquoi pas ? Le naturaliste de base doit se tordre de rire par terre. Tant pis (après tout, nous n’étions pas si liés). Si l’un de mes enfants, par hasard, devenait biologiste, j’aimerais qu’il tende son index vers une page d’encyclopédie pour me montrer la photo de l’étrange animal, le Ni-loup-ni-brebis (merveillam utopicam en latin).
Alors, j’aurai chassé mon démon intérieur.

Kiki

Illustration « la route des Indes » de Valérie Maugeri